Ne salis pas ma chaise avec ton sang!

FEMMES EN EMPLOI·DIMANCHE 9 FÉVRIER 2020·TEMPS DE LECTURE ESTIMÉ : 5 MINUTES

Une fois pendant l’absence de mon père, ma grand-mère a dit, "Aicha va avoir six (6) ans, il faut le faire". J’étais assise, et une femme se tenait à ma droite, ma voisine à ma gauche, ma grand-mère me tenait la tête, et deux autres femmes tenaient mes jambes. Cette autre femme arrive, et c’est l’horreur, ensuite quand tout est coupé, il y a beaucoup de sang.

Je n’ai pas oublié, elle ne voulait pas que mon sang tache sa chaise. Elle a dit: "faites que le sang tombe par terre". Mon sang lui importait peu, seule sa chaise était importante, ça, je ne l’ai pas oublié!

La petite Aicha doit se taire, la mutilation sexuelle c’est tabou.

Témoignage tiré du Documentaire: Temps présent - Excision, une horreur sans frontière, 2018.

MAUDITE TEMPETE DE NEIGE

Photo: Graham Hughes La Presse canadienne une vingtaine de centimètres de neige sont tombés au sol. 7 février 2020 jour de l'activité prévue

On a sérieusement songé a annulé l’événement, on avait une grosse tempête, et zéro visibilité sur la route, il y avait un banc de neige à l’entrée du Centre Communautaire de Lausanne. Les déneigeurs étaient sur la route. Il fallait éviter toute sortie non essentielle.

Mais bien avant la tempête, il y a eu quelques jours auparavant de vives réactions sur Facebook autour de l’événement créé sur notre page : Journée mondiale Tolérance Zéro à l’égard des mutilations génitales, qui invitait les femmes à venir partager vécus, expériences et opinions. Et la raison est, cette photo.

Fillettes somaliennes le 19 février 2014. NICHOLE SOBECKI/AFP

Elle faisait office de photo de couverture pour l’invitation à l’événement, et elle a suscité de fortes réactions, qu’on s’éloignait même du réel enjeu. Cette monstruosité, c’est plus simple de ne pas y être associée, que d’en faire une cause, évidemment.

commentaires sur la page de l'événement

Elles sont nées à la Guinée, au Mali, au Sénégal, elles sont désormais québécoises, lavalloises. Elles sont jeunes (petite trentaine et moins), intelligentes, éduquées, elles ont bravé la tempête, 25 cm de neige, avec un nouveau-né bien installé dans sa coquille (porte-bébé). C’était une sortie essentielle!

Elles sont venues témoigner avec dignité et courage contre l’excision. Leur histoire c’est la même que celle d’Aicha, elles avaient entre 1 et 11 ans. Certaines n’étaient pas au courant qu’elles ont été mutilées, ignorant totalement que les mutilations sexuelles existaient ?

"Quand tu n’es pas mutilée, tu es une exception, tu déranges, tu es impure, tu ne dois pas le dire aux autres".

Une tante est venue me chercher pour aller à une fête d’enfant, c’était faux !

Pour d’autres, c’était flou jusque-là, mais la vidéo les a fait réaliser: mais c’est moi à l’écran, c’est mon histoire, je suis Aicha".

D’autres s’en souviennent bien, elles sont en colère. "De quel droit porte-t-on atteinte à mon intégrité physique, à toutes les dimensions de ma sexualité, à me priver d’un plaisir que je ne connaitrai jamais ? Tout ça pour être acceptable aux yeux des hommes ? Pour être pure, sinon c’est une mort sociale. Mais il faut que je pardonne, que j’avance, que je tourne la page".

 

Mutilation sexuelle, il en existe 4 types

 

 

L'excision est de type 2, le terme exact est mutilation sexuelle

 

La vidéo (Temps présent : l’excision une horreur sans frontière) est la goutte d’eau qui fait déborder le vase, elles sont effondrées, on pleure, on braille, on se prend dans les bras, même la modératrice de l’activité est inconsolable, mais au bout de quelques minutes, on s’essuie nos larmes. On réalise à quel point c’est grave, que c’est une douleur à tous égards, atroce. Elles l’ont dit, il n’y a absolument aucun bénéfice à opérer une mutilation sexuelle sur une fille.

Elles ont accepté de briser le silence immense qui entoure cette coutume ancestrale. Grâce à elles, nous réaffirmons l’urgence d’agir pour prévenir, pour sensibiliser ici, au Québec, à Laval, la 3e plus grande ville au Québec, qui accueille de plus en plus de personnes issues de l’immigration. Car on l’imagine avec peine, mais cette pratique atroce traverse les frontières, le risque que cela se fasse en sol québécois est faible, pourtant un voyage au pays peut tout changer.

Le défi est de taille : « Il faut contrer le poids d’une tradition enracinée dans les familles, convaincues de condamner la fillette à une mort sociale s’ils ne la réalisent pas ». Toutes unies, on va y arriver.

C’est décider, il faut faire plus, car l’interdiction de l’excision ne suffit pas toujours, il faut mettre en place un réseau d’alerte et de suivi des situations à risque. Elles veulent s’impliquer davantage dans cette cause, on veut qu’elle le veuille, notre porte est grande ouverte.

Rester à l’affut de bonnes nouvelles s’en viennent !

Dorcas Destinoble

 

 

                               Finances